A Paul Géroudet, quelqu'un qui a osé rêver
(Résumé)
Au début de l'année 1993, un couple de Gypaètes barbus (Gypaetus barbatus) s'est formé en Haute-Savoie (France). Les oiseaux ont choisi un endroit pour construire une aire à la fin de l'hiver et ont produit trois ans plus tard une première couvée qui fut abandonnée 3 semaines après confirmation de la ponte. L'article donne des informations sur le comportement du couple qui a été observé pendant environ 210 heures en 3 ans, ainsi que sur les divers problèmes environnementaux qui le concernent.
Introduction
La réintroduction de Gypaètes barbus dans les Alpes à partir de jeunes oiseaux issus de reproduction en captivité a commencé en 1986 (Arlettaz 1996, Posse 1993, Pachlatko & Stalder 1991). Depuis, 68 oiseaux ont été relâchés, dont 23 en France (Haute-Savoie). Peu après le démarrage du projet, j'ai commencé à prospecter régulièrement une petite partie des secteurs où ces oiseaux évoluent (les régions Bornes-Aravis et Arve-Giffre). Lorsque le premier couple s'y est formé et cantonné, j'ai intensifié mes observations sur son territoire. Ainsi, de mai 1993 à juin 1996, j'ai passé plus de 200 jours dans cette zone, totalisant environ 210 heures de contact avec les oiseaux réparties sur 180 jours: 25 heures sur 49 jours en 1993, 72 heures sur 71 jours en 1994, et 113 heures sur 38 jours au premier semestre 1996. Ce suivi n'a pas été très régulier, notamment en raison de mes obligations professionnelles et des conditions météorologiques. Cependant, le nombre des observations effectuées permet un essai de synthèse, même s'il s'agit d'impressions pas toujours chiffrées faute de données en nombre suffisant. Comme la prospection fut parfois lacunaire, certains faits relatés restent plutôt anecdotiques. J'ai donc avant tout procédé à une systématisation de notes de terrain, qui n'a pas la prétention d'une étude scientifique et rigoureuse, où la signification statistique est primordiale.
Historique du couple haut-savoyard
Premières années de la femelle
Lâchée le 11 juillet 1989 en compagnie de 4 autres jeunes, cette femelle a été baptisée "Assignat" . Dès son plus jeune âge, elle s'est distinguée par une certaine agressivité envers ses congénères, ainsi que par une territorialité prononcée. Il n'est donc pas très surprenant qu'après une brève escapade dans les Alpes vaudoises et fribourgeoises pendant l'hiver 1989/90, elle revienne sur le site de lâcher dans le Massif Bornes-Aravis. Elle y fut présente lors des opérations de lâcher subséquentes, entretenant des relations assez étroites avec les jeunes Gypaètes jusqu'à leur dispersion automnale, qu'elle accéléra parfois. (Coton & Estève 1992). Sa propension à ne s'éloigner que rarement de son territoire, estimé à environ 500 km2 (secteur délimité par les villes d'Annecy, Ugine, Saint-Gervais et Bonneville), ainsi que sa silhouette particulière facilitant son identification font qu'Assignat est le Gypaète le mieux suivi dans les Alpes françaises. Son comportement vis-à-vis des autres jeunes Gypaètes réintroduits a varié selon les années. Assez agressive par moments, elle a toutefois contribué chaque année de manière significative à l'apprentissage et à l'émancipation des jeunes oiseaux qui la suivaient régulièrement pendant sa recherche de nourriture (Coton & Estève 1992, Coton 1993-94).
Ainsi, j'ai été témoin d'une scène remarquable en juillet 1994: le jeune Gypaète "Républic 6" s'était posé sur la même vire qu'Assignat et lui quémanda en vain de la nourriture pendant trois quarts d'heure. Pendant ce temps, la femelle subadulte semblait tout à fait indifférente vis-à-vis du jeune.
Bien que les relations entre adultes et jeunes ne soient pas toujours restées aussi calmes, l'APEGE ( Agence pour l'Etude et la Gestion de l'Environnement), responsable du projet de réintroduction en Haute-Savoie, a continué les lâchers sur le territoire du couple en 1996, mais à un endroit plus éloigné de l'aire.
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Formation du couple, identification des individus et identité du mâle
Lorsque le 8 mai 1993, O. ROY m'a signalé la présence de 3 Gypaètes au col de la Colombière, je me suis immédiatement rendu dans la région. Quelle a été ma satisfaction quand j'ai pu découvrir qu'Assignat était suivie par un autre oiseau subadulte ! D'après son comportement (vol synchrone), c'était un mâle, au plumage nettement plus foncé qu'Assignat (surtout au niveau des petites couvertures et du poitrail). La comparaison avec des photos prises en Valais (Arlettaz 1996) montre qu'il ne s'agit pas de l'oiseau qui avait fréquenté le Val de Bagnes de mars 1992 à mars 1993 (probablement "Balthazar", lâché en Haute-Savoie en 1988 et de sexe indéterminé).
Il reste alors 2 possibilités:
- soit il s'agit de "Melchior", lâché aussi en 1988 en Haute-Savoie, mais dont on a perdu la trace depuis 1991. Auparavant, il avait été observé au Grand Paradis en Italie, vers le Petit Saint-Bernard, le Val d'Aoste, les Écrins, en Vanoise et dans le Beaufortin (Coton & Estève1992). Toutefois, une partie de ces données manquent de certitude du fait de la disparition des plumes décolorées.
-soit il s'agit d'un des deux Gypaètes mâles, "Hans"(1986) et "Ulli"(1988), disparus en Autriche (Frey 1995). Or, jusqu'à maintenant, aucune identification sûre des deux bagues de l'oiseau n'a pu être faite; son identité réelle reste donc inconnue. Comme l'hypothèse "Melchior" est la plus vraisemblable, nous l'appellerons dorénavant "*Melchior". Les collaborateurs de l'APEGE, qui ont observé le couple dès l'hiver 1992-93, optent d'ailleurs pour la même hypothèse (Coton & Heuret 1996).
(N.B.: En 2005, on a pu procéder à une analyse de l'ADN de l'oiseau grâce à une plume récoltée. Il s'agit en fait de Balthazar, introduit en 1988 avec Melchior sur le même site!)
Le mâle a toujours eu un plumage plus sombre et plus uniforme qu'Assignat, ce qui indique probablement qu'ils ont une différence d'âge d'au moins une année.
De 1993 à l' hiver 1995-96, la différenciation des deux oiseaux a été relativement facile. Comme ils étaient vus assez fréquemment ensemble, on pouvait aisément suivre la mue de leurs rémiges et rectrices et les distinguer même à des distances importantes. De plus, le dessous des ailes de la femelle a toujours été plus clair que celui de *Melchior dont la silhouette paraît aussi plus fine; en revanche, la coloration orange du poitrail, plus intense chez le mâle au début, est devenu plus prononcée chez Assignat en été 1995. Depuis lors, il est devenu de plus en plus difficile de les distinguer, sauf lorsqu'ils étaient vus en vol ensemble. Posés, c'est le comportement dominatoire de la femelle qui, le plus souvent, permet de les identifier (à moins que l'on puisse voir des détails tels que la forme de leur collier).
Choix et premier chargement de l'aire
Le 16 mai 1993, les 2 oiseaux construisent un nid avec divers matériaux (branches, mousse, lichens). Cette aire, située à mi-hauteur dans une paroi quasiment verticale entre 1900 et 2150 m d'altitude, et orientée S/SSO, est à la périphérie nord de leur territoire de chasse habituel, dont le centre couvre environ 60-90 km2. La chaîne de montagnes est orientée SO-NE, ce qui offre des conditions thermiques idéales pour cet oiseau qui aime surtout le vol plané près du relief. C'est dans cette même aire qu'Assignat allait pondre son premier oeuf en février 1996. Contrairement à G. LACROIX (comm. pers.), je n'ai jamais vu le couple transporter des matériaux à un autre endroit propice à la construction d'un nid.
Le massif où se situe l'aire est très riche en ongulés: les estimations de l'APEGE, de l'ONC (Office national de la chasse) et des chasseurs locaux donnent 214- 242 Bouquetins (Capra ibex) (COTON et HEURET, 1995), 50-60 Chamois (Rupicapra rupicapra) et autant de Cerfs (Cervus elaphus) , ainsi qu'un important cheptel ovin et bovin en été. Les potentialités alimentaires de cette zone sont le facteur principal pour lequel elle a été choisie dans le cadre du programme de réintroduction des gypaètes.
Il y a, bien sûr, aussi des Chevreuils (Capreolus capreolus), des Lièvres communs (Lepus capensis) et variables (L.timidus), des Sangliers (Sus scrofa), Marmottes (Marmota marmota), Renards (Vulpes vulpes), Blaireaux (Meles meles) et Martres (Martes martes). 1
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1Le Massif des Bornes-Aravis se caractérise en outre par une avifaune très variée: autour de l'aire, on rencontre régulièrement la Buse variable (Buteo buteo), l'Aigle royal (Aquila chrysaetos), l'Epervier d'Europe (Accipiter nisus) et le Faucon crécerelle (Falco tinnunculus), le Lagopède alpin (Lagopus mutus), le Tétras lyre (Tetrao tetrix) et la Perdrix bartavelle (Alectoris graeca), le Grand Corbeau (Corvus corax) et le Chocard à bec jaune (Pyrrhocorax graculus) , le Pic noir (Dendrocopos martius) et la Nyctale de Tengmalm (Aegolius funereus). Parmi les petits passereaux, on remarque surtout la Niverolle (Montifringilla nivalis), la Fauvette babillarde (Sylvia curruca), la Pie-grièche écorcheur (Lanius collurio), le Bruant fou (Emberiza cia), le Monticole merle de roche (Monticola saxatilis), et le Tichodrome échelette (Tichodroma muraria). Plus occasionnellement, on peut y voir le Faucon pèlerin (Falco peregrinus), la Bondrée apivore (Pernis apivorus), l'Autour des palombes (Accipiter gentilis), l'Hirondelle de rochers (Ptyonoprogne rupestris) et le Martinet à ventre blanc (Apus melba). Un vallon à proximité abrite même une petite population de Rousserolles verderolles (Acrocephalus palustris) à plus de
1500 m d'altitude.
Premiers accouplements
Dans l'après-midi du 9 janvier 1994, j'ai eu la chance d'être le témoin d'un accouplement, peut-être le premier depuis le début du siècle ! Les oiseaux étaient posés sur une crête non loin de leur aire; 20 minutes plus tard, il y en eut un deuxième. Le 12 janvier, j'en observai trois en l'espace de 18 minutes. Ma dernière observation de ce comportement au cours de cette saison date du 9 février. Comme Assignat n'avait que 5 ans, une reproduction était encore quasiment impossible, mais c'était un premier aboutissement prometteur de ce projet ambitieux. Déjà à la fin du mois de janvier, les oiseaux transportèrent des brindilles dans le bec, mais c'est surtout au mois de mai que je les ai vus recharger et aménager leur aire avec une assiduité jusque là inconnue.
Remarquables aussi sont la fréquence et l'intensité du toilettage mutuel ("allopreening") pendant cette période, pratique qui rappelle plus les Psittacidés que des vautours et qui semble très importante pour le renforcement des liens au sein du couple.
Jusqu'en été 1996, les deux oiseaux haut-savoyards sont restés les seuls dans l'arc alpin à avoir tenté de se reproduire. En effet, le couple autrichien du Rauris semble être constitué de deux femelles (H. FREY, comm. écr.), et le mâle du couple cantonné dans le département de la Savoie a récemment succombé à une collision avec un câble pendant une tempête de foehn.
Disparitions du mâle
Après les observations encourageantes de l'hiver 1994, se produit un événement fâcheux: du 1er juin jusqu'en septembre 1995, Assignat reste seule, et tout le monde pense au pire. Le 25 septembre, elle est de nouveau au nid avec un oiseau qui semble différent morphologiquement de *Melchior. Le 13 novembre, un alpiniste est frôlé par 2 subadultes sur un des sommets du massif, et le 27, mon fils Maximilien m'alerte au passage du couple ... qui se pose dans une paroi à 2300 m et s'accouple: première observation de ce comportement pour cette nouvelle saison hivernale ! Cette fois, l'identité de *Melchior ne semble plus faire de doute. Mais les craintes se renouvellent: Assignat est de nouveau seule pendant 4 semaines. Le 24 décembre, un chasseur voit le couple tourner longuement, et ce n'est que le 23 février que je revois *Melchior avec la femelle près de leur aire. Une tentative d'accouplement est assez sèchement repoussée par Assignat, puis le mâle s'envole pour ne pas être revu avant le 4 mars. Encore 20 jours passent et je n'observe qu'une seule visite du mâle (23 mars). A partir du 9 avril 1995 enfin, il est en permanence sur le secteur et jusqu'au 10 mai, le couple connaît une période de retrouvailles intenses. Ils passent beaucoup de temps ensemble sur l'aire; toilettage réciproque, chargement du nid et vol synchrone occupent les oiseaux.
Pendant ses absences , *Melchior avait été vu plusieurs fois en Vanoise (C. COTON, comm. pers.) où il a formé un "trio" avec l'autre couple savoyard, phénomène assez fréquent chez cette espèce (Dragesco 1995, Heredia 1990).
L'été se passe sans incident; en 1995 il n'y eut pas de lâcher de jeunes dans la région en raison d'une mauvaise reproduction et de certaines pertes dans les zoos et stations d'élevage. Pour Assignat et *Melchior, il n'a donc pas été nécessaire de déloger de force les jeunes congénères, comme ceci avait été le cas en été 1993 et (dans une moindre mesure) en 1994.
Pour la protection du couple, un arrêté ministériel a paru en mars 1995 (cf. NO 43, 260 (1995)): il est dorénavant interdit d'approcher toute aire de Gypaète pour effectuer des prises de vue ou de son dans un rayon de 700 m du 1er octobre au 31 mai. L'arrêté recèle en revanche une lacune: il ne touche pas les promeneurs, grimpeurs et même les parapentistes qui s'envolent parfois 150 m à la verticale de l'aire !
La troisième saison des pariades
Les vols nuptiaux reprennent dès fin octobre 1995, et on voit à nouveau le couple passer des heures sur l'aire à se nettoyer mutuellement le plumage de la tête et du cou. Le 9 décembre, vers 15 heures, j'assiste au premier accouplement de cette saison; il y en eut 3 en l'espace de 65 minutes, et le lendemain matin, 3 en 32 minutes. J'en observe d'autres le 17 et le 20, trois le 28, deux le 1er janvier 1996, quatre le 3 (3 en 31 minutes), un le 4, puis rien jusqu'au 17, quatre le 20 et les deux derniers le 27 janvier. Le plus souvent, le mâle s'approche en vol glissé et se pose sur la femelle. Moins fréquemment, lorsque le mâle est posé à côté d'elle, Assignat l'invite à la couvrir par des hochements de la tête, et celui-ci y procède alors par un saut direct.
La journée du 3 février se passe sans observations d'accouplements; le mauvais temps s'installe, et personne n'est au courant des faits et gestes des Gypaètes durant cette période.
Le matin du 10 février, à 8 h 50, un des deux oiseaux est sur l'aire, mais le brouillard le masque à ma vue. A 9 h 56, la femelle plane près de l'aire, laisse passer un Aigle royal sans l'inquiéter, se pose dans la neige pour ramasser et mordiller un objet, s'envole à 10 h 16 et disparaît. Depuis plus d'une heure, deux petites taches noires au bord de l'aire qui - me semble-t-il - n'étaient pas là au début de la matinée m'intriguent. A cause de la grande distance (environ 1200 m) je ne parviens pas à distinguer ce que c'est ...jusqu'à ce qu' elles disparaissent soudainement. Ce sont les pointes des ailes du mâle qui est donc en train de couver ! Plus de 20 ans d'efforts viennent d'aboutir ! Pour la première fois depuis l'extermination des Gypaètes dans l'arc alpin au début du siècle, un couple essaie de s'y reproduire.
A 12 h 22, la femelle revient et disparaît dans la brume qui couvre la paroi de l'aire; 20 minutes plus tard, le mâle s'envole. Lorsque le brouillard se lève enfin, je vois l'oiseau bouger sur le nid: il se lève plusieurs fois, retourne l'oeuf ou réaménage le nid. Vers 16 heures, puis 17 heures, les deux oiseaux se relaient. Je pars à 18 heures; *Melchior est posé sur une vire à 100 m de l'aire, un de ses perchoirs nocturnes. Assignat couve...
Le mauvais temps des jours suivants empêche souvent le suivi. L'incubation se poursuit. Parfois, c'est le mâle qui couve le matin et la femelle l'après-midi; parfois, c'est l'inverse. Certains jours, j'observe une seule relève (en général entre 11 h et 13 h), quelquefois une autre en milieu ou en fin d'après-midi (entre 15 h 20 et 17 h). Les oiseaux volent beaucoup moins souvent près de leur aire et les relèves sont très discrètes, le plus fréquemment instantanées et sans cérémonial. Parfois, l'oiseau qui couve quitte le nid avant que l'autre ne se pose; il arrive même que les deux partent ensemble et délaissent l'oeuf pendant une demi-heure. En somme, la part d'incubation imputable au mâle pendant la journée semble être comprise entre 40 et 50%.
Le matin du 3 mars, la femelle se nettoie au bord du nid et mange, pendant que *Melchior plane à 2 km de l'aire. Après 15 minutes, elle recommence à couver. Le mâle revient, se pose à 500 m de l'aire dans une cavité. Tout semble normal jusqu'à ce qu'un des Grands Corbeaux qui nichent à environ 80 m au-dessus de l'aire, se pose au bord inférieur du nid et arrache des lambeaux de laine de la construction. La femelle se lève, va au bord du nid et donne deux ou trois coups d'aile vigoureux qui finissent par faire partir l'intrus. Assignat se remet aussitôt à couver, mais quitte le nid un peu plus de deux heures après cet incident sans avoir été relayée par *Melchior. Trois jours plus tard, je vois les deux oiseaux se poser quelques instants sur l'aire, mais il semble évident que la ponte a été abandonnée, chose que C. COTON me confirme le jour même. Que s'est-il passé ? Y a-t-il un lien entre le dérangement par le Corbeau et l'abandon de la ponte ? Assignat a-t-elle cassé l'oeuf/les oeufs au cours de cette brève bagarre ? Les oiseaux se sont-ils simplement rendu compte d'instinct que leur oeuf était clair comme ceci semble être le cas dans la plupart des premières couvées chez cette espèce (J. RIMPAULT, comm. pers.) ? Nul ne le sait. En revanche, on peut être assez satisfait des premiers résultats: en effet, nous voyons que les Alpes peuvent toujours offrir à cette espèce le cadre et la nourriture nécessaires à une vie autonome. Les conditions pour que le Gypaète puisse se perpétuer chez nous (Géroudet 1974 et 1977) semblent à nouveau réunies.
Observations éthologiques
Rythme circadien
L'observation du couple haut-savoyard est difficile car les oiseaux n'ont guère d'habitudes quotidiennes régulières. On est certain de les trouver uniquement à l'aube et le soir près de leur aire pendant la période de reproduction. Une fois que les oiseaux ont quitté le secteur au matin, plus rien n'est sûr. Certains jours, ils s'attardent ou reviennent pendant 4, 5 et même 6 heures dans les environs du nid, et parfois, ils restent invisibles pendant plusieurs jours. J'ai constaté qu'ils sont beaucoup plus souvent actifs et présents sur le site le matin (8-11 h) que l'après-midi. Il leur arrive fréquemment de passer près de leur aire sans s'arrêter. Le soir, ils reviennent parfois si tard, qu'on a du mal à les repérer, mais parfois, ils sont là dès 15 ou 16 h et demeurent inactifs pendant le reste de la journée. Il n'est pas rare qu'un seul des oiseaux, en général la femelle, revienne dormir sur ou près de l'aire, alors que l'autre ne rentre que le lendemain matin.
De janvier à avril, le nid sert de temps en temps de dortoir, mais il ne m'a pas été possible de vérifier que les deux oiseaux y dorment en même temps. Le fait de les y trouver ensemble peu après l'aube ne prouve rien. J'ai en effet vu le mâle, qui avait passé la nuit à 100 m de l'aire, rejoindre la femelle sur le nid avant le lever du soleil; en règle générale, c'est Assignat qui dort sur l'aire et *Melchior sur l'un de leurs trois perchoirs nocturnes favoris, situés à une distance de 15 à 100 m. Une seule fois (14.1.96), c'est le mâle qui occupe le nid alors que la femelle passe la nuit en un endroit inconnu.
L'aire est orientée S/SSO; et ce n'est qu'entre 11 et 12 h qu'elle se trouve au soleil. Lorsque les oiseaux passent leur matinée sur le nid, le moment où le soleil le touche est souvent le signal du départ, et c'est en général Assignat qui en prend l'initiative.
Dans un rayon de 700 m autour de l'aire, j'ai dénombré une bonne trentaine de perchoirs dont deux en haut d'un piton rocheux; tous les autres se trouvent dans les parois. Je n'en ai vu que quatre utilisés la nuit; on les distingue aisément à cause de l'abondance de déjections sur le rocher. L'un d'entre eux n'est plus utilisé depuis le printemps 1995, comme d'autres sont "à la mode" pendant une certaine période et quasiment plus utilisés par la suite.
Pendant la journée, s'il fait chaud, les rares endroits à l'ombre sont très prisés, surtout certaines cavités horizontales et profondes qui permettent aux oiseaux de fuir la chaleur tout en gardant un angle de vision large sur presque toute la vallée. Comme la chaîne de montagne est orientée SO-NE, la plupart des parois ombragées près de l'aire n'offrent qu'un panorama très limité. Mais je n'ose estimer combien de temps les oiseaux passent dans des recoins invisibles pour l'observateur persuadé qu'ils sont partis en chasse.
Les arbres ou troncs d'arbres cassés sont assez rarement utilisés comme perchoirs, et en général seulement pendant quelques minutes ou secondes. Toutefois, G. LACROIX (comm. pers.) a observé deux accouplements sur deux épicéas différents le même jour.
Rythme annuel
Pour donner une impression approximative de la présence des oiseaux sur le secteur durant l'année, je donne ici une récapitulation du nombre de journées "fructueuses" (au moins un contact établi avec un des oiseaux) par mois pour toute la période de mai 1993 à avril 1996, soit 169 :
(entre parenthèses le nombre de jours de présence de l'observateur)
J F M A M J J
24 25 26 15 18 9 4
(24) (25) (26) (19) (23) (16) (11)
A S O N D
2 5 14 11 16
(9) (11) (19) (18) (18)
Malgré une certaine irrégularité de mes observations, ce qui influence quelque peu le tableau, on remarque que les oiseaux sont plus souvent dans le secteur durant l'hiver qu'en été. En hiver, ils volent moins (économies d'énergie, sources de nourriture souvent plus nombreuses et à courte distance), alors qu'en été, l'air chaud leur permet de couvrir de grandes distances sans effort, ces déplacements étant parfois nécessaires en raison d'une raréfaction ponctuelle des proies.
Si l'on compare les chiffres donnant la durée totale des contacts visuels avec les oiseaux, le tableau reste globalement le même. Voici comme exemple les totaux pour la période d'avril 1995 à mars 1996 :
(entre parenthèses une estimation des heures passées sur le terrain)
J F M A M J J A
33h40' 7h50' 12h05' 14h55' 8h10' 2h40' 1h08' 0h11'
(69) (58) (54) (57) (35) (34) (31) (8)
S O N D
2h37' 6h20' 3h49' 9h05'
(37) (51) (31) (35)
Comme le suivi n'a pas été très régulier, il convient d'interpréter ces données avec prudence. Les 15 heures en avril semblent traduire les "retrouvailles" du couple longtemps désuni. En juin, les contacts diminuent drastiquement à cause des absences prolongées des oiseaux. Le chiffre du mois d'août n'est pas représentatif (1 seule prospection). En automne, les contacts augmentent (avec une baisse pour novembre - météo très belle) pour atteindre le maximum pendant la période des accouplements en janvier. La baisse en février s'explique parce que je n'ai pas compté environ 45 heures où seul l'oiseau qui couvait était présent. Comme les Gypaètes étaient plutôt discrets pendant l'incubation, il y eut peu de contacts jusqu'à l'abandon de la ponte en mars.
Si l'on recherche seulement les jours (n=17) avec plus de 150 min. de contacts, le tableau devient encore plus parlant: 8 jours en janvier, 2 en avril et mai, un en février, mars, octobre, novembre et décembre. Rien entre juin et septembre. Tout ceci ne concerne évidemment que les oiseaux vus dans un périmètre très
restreint autour de l'aire (max. 4 km).
Il faut ajouter que, certains jours, le suivi n'a commencé qu'après l'envol des oiseaux de leur perchoir nocturne; encore plus souvent, les observations ont été arrêtées avant que les gypaètes ne reviennent le soir. Ces chiffres ne dégagent donc qu'une tendance et ne sont pas scientifiquement significatifs.
Manifestations des liens au sein du couple
Hormis les accouplements, je distingue trois catégories de manifestations des liens au sein du couple: le vol synchrone, le toilettage mutuel et le chargement de l'aire.
Contrairement à ce qu'affirme la littérature au sujet des vols "nuptiaux" (Dragesco 1995, Géroudet 1965, Müller 1988, Posse 1993, Baumgartner 1988), je ne peux pas dire que cette activité, assez rare chez le couple haut-savoyard, ne s'observe que pendant les pariades. Je n'ai pas non plus observé de jeux aériens "acrobatiques". Mes 12 observations de "vol synchrone" pendant l'année 1995-96 s'échelonnent sur presque toute la période, avec, certes, un pic en hiver: 3 en novembre et 3 en janvier. Puis, deux en avril, et un en mars, mai, juillet et octobre.
Le toilettage mutuel semble aussi se faire presque tout au long de l'année : 15 observations de septembre à juin, une ou deux fois par mois. Il est peu fréquent de l'observer en dehors du nid, et c'est en hiver que les séances durent le plus longtemps. Il semble que c'est en général *Melchior qui en prend l'initiative, mais il arrive parfois qu'Assignat, assez dominante, repousse ses avances et aille même jusqu'à déloger son conjoint du perchoir commun, même pendant la saison des "amours".
Le chargement de l'aire s'effectue de novembre à mai: 6 observations en mai (en 1993,94 et 95, avant la première ponte), 3 en janvier et avril, et une en novembre, décembre et mars. Comme dans le Rauris (Roth-Callies 1994), c'est le mâle qui s'en occupe apparemment dans la plupart des cas (19 sur 25). C'est la femelle en revanche qui s'active à placer le matériau apporté au bon endroit. Contrairement au mâle, Assignat interrompt souvent plusieurs fois par heure la couvaison soit pour retourner l'oeuf, soit pour réparer longuement son nid. Il est à noter qu'elle a chargé son aire deux fois toute seule le même jour de janvier pendant l'absence prolongée de *Melchior. Les branches les plus longues apportées par les oiseaux mesuraient environ 1,40 m.
Alimentation
Pendant ces trois années, j'ai observé peu de transports de proies près de l'aire; en général, les Gypaètes semblent se nourrir assez loin et n'emmènent pas systématiquement des réserves de nourriture à leur repaire. Le 16 juin 1993, peu après que les oiseaux se furent cantonnés dans le secteur, je vois Assignat planer au-dessus du site. Elle est accompagnée de *Melchior et poursuivie par un Aigle royal. Elle porte un cabri de Bouquetin mort, pourtant assez lourd. Au bout d' une bonne demi-heure seulement, elle se pose pour l'entamer.
Le 12 janvier 1994, le mâle passe à quelques mètres d'un téléski en service avec ce qui semble le squelette d'une patte arrière complète d'un Bouquetin mâle adulte; l'os est à peu près aussi long que le "fuselage" de l'oiseau ! *Melchior se pose dans une paroi à 150 m de l'arrivée du téléski pour désarticuler son os pendant 30 minutes, avant de s'envoler avec l'os pour un endroit plus calme.
Les autres observations, une dizaine, ne concernent que des os d'une longueur inférieure à 30 cm, voire des lambeaux de peau. Il est parfois curieux de constater qu'un oiseau vole pendant plus d'une heure en planant, avec un os, sans jamais essayer de le casser ou de l'ingurgiter.
Le cassage des os est un phénomène rarement observé près de l'aire: 4 fois seulement pendant l'hiver 1995-96, après qu'une quarantaine de vieux Bouquetins eurent été victimes du piétin1, essentiellement dans un rayon de 2 km autour du nid. La plupart des "enclumes" habituelles du couple semblent être ailleurs.
Le 29 novembre, la femelle essaie une fois de casser un os dans un éboulis à la verticale du nid; deux heures plus tard et 500 m plus loin, c'est *Melchior qui se livre à la même activité treize fois en 17 minutes. Le 30 mars, le mâle essaie de casser neuf fois le même os en 14 minutes, secondé par une Corneille noire qui semble toujours deviner à quel endroit l'os va tomber et attend au sol pour manger un morceau de moelle avant que le Gypaète ne se pose. A l'envol, *Melchior emporte toujours l'os dans son bec, puis le reprend dans ses serres avant de le laisser tomber. Le lendemain, Assignat prend un os à 200 m de l'aire, le laisse tomber une fois et l'avale entier.
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1 Le piétin est une épizootie en général véhiculée par le bétail ovin. Les bouquetins l'attrappent très rarement, probablement lorsqu'ils fréquentent les mêmes endroits boueux à l'ombre que les moutons. Un bouquetin atteint meurt de faim suite aux lésions importantes aux niveau des sabots (qui le handicapent dans sa recherche de nourriture). Il est en revanche possible de guérir un animal s'il est traité assez tôt.
Il est cependant plus fréquent de trouver un des Gypaètes sur une carcasse. Je l'ai observé douze fois, presque toujours entre décembre et mars, période durant laquelle les avalanches, qui dévalent les pentes près du nid, traversent les quartiers d'hiver d'une importante population de Bouquetins. En général, les oiseaux semblent avoir de la peine à entamer un Bouquetin mort avant que renards et aigles n'aient commencé la besogne. Pendant l'hiver 1994-95, trois carcasses gisent à environ 150 m d'une piste de ski. Malgré le nombre parfois considérable de skieurs, les oiseaux se servent, même un dimanche après-midi ! Bien des skieurs ont eu l'occasion, ce jour-là, de constater que ces oiseaux impressionnants ne sont que des charognards inoffensifs.
Le 7 octobre 1995, je découvre une étagne qui a dévissé et qui n'a pas encore été entamée. En l'espace de 5 minutes, 3 aigles arrivent, mais un seul se pose sur la carcasse. Dix minutes plus tard, Assignat arrive, chasse tous les aigles, mais ne vient pas manger elle-même. Trois jours plus tard, il ne reste que la peau et le squelette; les Gypaètes restent au nid jusqu'à 11 h , visiblement rassasiés; ensuite, ils passent au-dessus de l'endroit en ignorant complètement la charogne.
Pendant l'hiver 1995-96, il y a eu simultanément tant de carcasses de bouquetins morts du piétin que les oiseaux pouvaient choisir celles qui se trouvaient aux endroits les plus inaccessibles, pour manger tranquillement. Mais à une occasion, Assignat s'est posée pendant un long moment près d'un Bouquetin mort à 150 m d'un chalet d'alpage; une autre fois, *Melchior a mangé à 200 m d'une piste de ski devant une centaine de skieurs curieux. Je n'ai en revanche vu les deux oiseaux que deux fois ensemble sur la même carcasse.
Contacts interspécifiques
Comme les Gypaètes nichent à moins de 100 m d'une aire de Grands Corbeaux, cantonnés dans la paroi depuis des années, les contacts sont très fréquents et en général inamicaux. Parfois, c'est un Gypaète qui est houspillé par deux, voire quatre corbeaux, mais en général, c'est l'inverse. Les joutes ont souvent l'air d'un jeu, mais, les poursuites peuvent être acharnées. *Melchior est le plus agressif: pendant l'hiver 1995-96, il a été l'auteur de 16 attaques sur 22 observées; deux fois, le couple a chassé ensemble les corbeaux. Autour d'une carcasse, les corbeaux sont en règle générale assez respectueux des Gypaètes, mais il arrive que l'un d'eux tire sur les rectrices du rapace qui mange.
Les relations avec les 4-5 Aigles royaux qui hantent le secteur, sont aussi assez variables, selon la saison et l'âge des aigles. Sur les 21 rencontres constatées entre gypaètes et aigles, 12 se sont soldées par un combat aérien qui pouvait durer jusqu'à une demi-heure. Sept eurent lieu entre octobre et janvier, aucun entre le 16 juin et le 11 octobre. Cinq concernaient un aigle immature, trois un couple d'adultes, un autre un seul adulte, et trois un aigle d'âge indéterminé. Le combat le plus violent a eu lieu au moment des premiers accouplements (15.1.94) : à un moment, un des deux aigles (adultes) se pose sur la cime d'un épicéa, et *Melchior se précipite avec une telle fougue sur lui qu'il culbute et cède sa place au Gypaète, qui se pose à son tour sur l'arbre pendant quelques instants. Entre temps, les relations avec le couple local d'aigles semblent être devenues moins tendues. Ils se connaissent et s'évitent...
Les Chocards à bec jaune accompagnent fréquemment les Gypaètes, souvent par vols de plusieurs douzaines; ils les houspillent cependant assez rarement. Près de l'aire, il leur arrive en revanche fréquemment de se poser à 1 ou 2 m des Gypaètes présents; pendant l'incubation, une fois 2 Chocards se sont même posés sur le bord de l'aire.
Les seuls autres visiteurs d'un Gypaète sur l'aire que j'ai pu observer sont un Tichodrome échelette (un 23 mars), ainsi que quelques Rougequeues noirs.
Parfois, le passage d'un Gypaète effraie quelques Bouquetins, surtout si l'oiseau se pose tout près d'eux dans une paroi. Mais un 8 décembre, c'est une étagne qui attaque *Melchior qui a laissé tomber un os trop près de son cabri. Après plusieurs essais pour récupérer l'os et 30 minutes d'attente infructueuse, l'oiseau abandonne et quitte le secteur. Il arriva aussi un 13 janvier que deux étagnes broutèrent paisiblement à 4 m du mâle; après 6 minutes, celui-ci s'envola.-
Contacts avec l'homme, dérangements
D'un naturel en général peu craintif et plutôt curieux, le Gypaète passe souvent tout près de l'homme, que ce soit un observateur discret, un alpiniste, un agriculteur, un touriste ou un skieur. J'ai eu 13 rencontres très proches (à moins de 20 m) de décembre à juin, dont 6 au mois de mai qui semble être un des moments les plus propices pour l'observation près du site de nidification. Après la fonte des neiges, il reste quelquefois encore passablement de nourriture à proximité de l'aire, et les oiseaux n'ont pas besoin de voler très loin pour aller se nourrir. Par ailleurs, les températures fraîches les obligent souvent à voler à moyenne altitude et près du relief, donc à proximité de la plupart des endroits accessibles.
Maints autres passages à courte distance concernent des douzaines de skieurs et randonneurs, ébahis par le survol très proche d'un de ces oiseaux impressionnants, car en hiver, les Gypaètes traversent quotidiennement le domaine skiable qui se trouve dans leur territoire. Ils connaissent très bien ce secteur et n'ont apparemment jamais de problèmes avec les câbles, alors qu'ils évoluent souvent très près du sol à cette saison. A ce moment, on les voit aussi fréquemment traverser des cols de moyenne altitude (autour de 1600 m), juste au-dessus des personnes qui y stationnent.
Les voitures tout-terrain ou les engins de damage de pistes ne dérangent pas systématiquement les oiseaux; toutefois, dans deux cas, le départ d'un oiseau posé avait un lien apparent avec l'approche d'un véhicule distant alors de 700 à 800 m. Les hélicoptères qui passent sont en général ignorés; même un de ces engins qui traversa la "zone des 700m" autour de l'aire le 28 février 1996, donc pendant l'incubation, ne provoqua pas de réaction visible.
Occasionnellement, des parapentistes décollent à la verticale de l'aire, heureusement à une époque où les oiseaux sont rarement présents pendant les moments chauds de la journée. J'ai tout de même observé un 9 juillet un des oiseaux tourner, inquiet, autour d'un parapente à environ1 km de l'aire. Il est actuellement impossible, en France, d'interdire le parapente en dehors d'une réserve naturelle1, même pour des raisons valables. On doit espérer que cette lacune sera rapidement comblée.
Certains photographes peu scrupuleux ont tenté, parfois à plusieurs reprises, de tirer des clichés près de l'aire, même à une période où une ponte était théoriquement imminente. Grâce à un système efficace de surveillance, ces tentatives ont été pour la plupart déjouées et/ou leurs auteurs interpellés et menacés de la confiscation de leur matériel, ainsi que d'une plainte pénale, ce qui suffit en général à les convaincre de ne pas récidiver. J'ai observé quatre fois ce genre d'incidents; la conséquence était immanquablement une absence des oiseaux pour le reste de la journée.
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1 En Suisse, on ne peut même pas l'interdire dans une réserve naturelle !
Perspectives
Plusieurs conditions sont déjà remplies pour assurer une survie durable à ces oiseaux. Les habitants de la vallée semblent acquis au but de la réintroduction des Gypaètes. Mais n'oublions pas que, dans les quelque 500 km2 de leur territoire exploité en été, il existe peut-être encore des hommes qui n'hésiteraient pas à faire feu lors d'une rencontre avec un "Bec-crochu" (Dragesco 1995, Géroudet 1974 et 1977).
Vu la densité de gibier et l'énorme cheptel domestique estivant, les problèmes d'approvisionnement semblent être réduits. Le nombre de lignes à haute tension est assez restreint dans les environs de l'aire où abondent en revanche les remontées mécaniques.
La réussite d'une nidification à l'avenir semble donc surtout dépendre de la tranquillité des lieux, entre autres de la discipline des observateurs, photographes et cinéastes qui ne manqueront pas de s'intéresser à cet endroit dont l'emplacement précis a été malheureusement déjà publié dans la presse haut-savoyarde et suisse. Espérons que le système de surveillance mis en place continue à être aussi efficace que pendant l'hiver 1995-96 et que la législation française permette bientôt de dresser des obstacles dissuasifs à l'encontre de personnes inconscientes ou dénuées de scrupules. Pour ce faire, il sera nécessaire que les organes politiques, les communes, et les propriétaires privés arrivent à s'entendre avec les instances responsables de la protection de la nature (Géroudet 1978). En tout cas, le temps presse. Et au moment où ces lignes seront publiées, nous en saurons déjà plus sur le succès de la saison de nidification de 1997.
Remerciements:
J'aimerais ici exprimer ma gratitude envers toutes les personnes qui m'ont donné des renseignements précieux, surtout à Christophe COTON, Julien HEURET et Georges LACROIX (APEGE), Jacky RIMPAULT (DDA) et adresse un merci tout particulier à Pierre BEAUD, Alain BERNARD, Christophe COTON, Jean-François DESMET, Claude GUEX et Denis LANDENBERGUE pour leur relecture critique du manuscrit.
Zusammenfassung: Erster Brutversuch eines in den Alpen ausgebürgerten Bartgeierpaars (Gypaetus barbatus). Anfang 1993 bildete sich ein Bartgeierpaar in Hoch-Savoyen /Frankreich und baute zu Ende des Winters einen Horst, in dem es 3 Jahre später zur Brut schritt, die aber nach 3 Wochen aus unbekannten Gründen aufgegeben wurde. Ausserdem gibt der Artikel Auskunft über diverse Verhaltensformen und Umweltprobleme dieses Paars, das vom Autor ca. 210 Stunden lang über 3 Jahre hinweg beobachtet wurde.
Post-scriptum:
En 1996, le premier accouplement des gypaètes a eu lieu dès fin octobre, mais ce n'est que fin janvier que les pariades se sont intensifiées. Le 13 ou 14 février, il y eut une deuxième ponte (dans le même nid); le poussin a éclos dans la semaine du 7 avril (temps très perturbé), probablement le 10 ou le 11. Il a été gardé et nourri par les deux adultes, la femelle étant responsable des becquées. Après 117 jours, le 5 août, le premier gypaète barbu né en liberté dans l'arc alpin au 20ème siècle a pris son premier envol. 10 jours plus tard, il a déjà commencé des jeux aériens avec buses, éperviers et faucons crécerelles qui le houspillent, mais il reste encore dépendant des parents qui doivent lui apporter de la nourriture. Le 27 août, il suit pour la première fois la femelle sur plusieurs kilomètres et traverse la vallée jusqu'au massif voisin.- Maintenant que la preuve est faite qu'un couple de gypaètes puisse se reproduire librement, il reste à voir à quel rhythme une vrai population alpine pourra se constituer et à partir de quand on n'aura plus besoin de la maintenir en vie par les lâchers d'oiseaux nés en captivité.
Summary:
First breeding attempt of Bearded Vultures (Gypaetus barbatus) released in the Alps. In spring 1993, two Bearded Vultures formed a pair in Haute-Savoie/France. They built a nest at the end of the winter and tried to breed there 3 years later. Unfortunately they gave up the clutch after 3 weeks for unknown reasons. The author observed the two birds for about 210 hours over those three years and gives further information concerning behavioural phenomena as well as environmental problems for these birds.
Bibliographie :
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Lutz LÜCKER, chemin du Fort-de-l'Ecluse 5, CH-1213 Petit-Lancy
Manuscrit reçu le 28 août 1996, révisé le 15 février 1997, accepté le 12 mars 1997.