Les recherches des dernières années ont démontré que bien des oiseaux possèdent des capacités de navigation ou de mémorisation bien supérieures à celles des humains. Une fauvette qui pèse moins de 20 grammes peut trouver la bonne direction de migration grâce à une boussole cérébrale même la nuit et par temps couvert. Une mésange ou un geai dissimulent leur nourriture dans des centaines, voire des milliers de cachettes qu'ils retrouvent même des mois plus tard. Or, jusqu'à maintenant, l'homme a toujours cru que ces facultés se basaient sur des automatismes innés et inconscients. Dans notre arrogance qui remonte à l'époque de l'Ancien Testament, nous nous croyons supérieurs aux animaux dans tous les domaines.
Depuis quelque temps, on savait aussi que des mammifères, tels les chimpanzés ou certains dauphins aient une intelligence cognitive qui équivaut, à certains égards, à celle d'un enfant en bas âge. Mais que même des oiseaux, dont le cerveau est très différent du nôtre dans sa structure, soient capables de communiquer non seulement entre eux, mais avec un être humain, avait toujours été réfuté par le monde scientifique.
Or, c'est justement ce que la psychologue et biologiste Irene M. Pepperberg de l'université de l'Arizona vient de documenter dans un ouvrage (r)évolutionnaire intitulé The Alex Studies.* La chercheuse y prouve également que des perroquets sont capables de résoudre des problèmes complexes qui supposent des mécanismes de compréhension sophistiqués.
Alex, vous l'avez deviné, c'est un jeune perroquet gris du Gabon de 25 ans (ces volatiles peuvent atteindre l'âge canonique de 80 ans) que Mme Pepperberg a sauvé en 1977 d'un vie ennuyeuse dans une oisellerie du Chicago. Après un peu plus de deux ans d'entraînement journalier, Alex savait reconnaître 300 objets, nommer et réclamer 30 (jouets ou nourriture), utiliser correctement des « étiquettes » du type bois, clé, etc., compter jusqu'à six, et distinguer plusieurs couleurs et formes géométriques (pentagone, triangle...). Il avait pu apprendre les rudiments du vocabulaire anglais avec Mme Pepperberg et, chose très importante, son assistant. Irene montrait des objets à celui-ci, qui prononçait le mot, après la question obligatoire « Qu'est-ce que c'est, Robert? », et portait à chaque fois l'objet à sa bouche. Si l'oiseau n'avait pas compris tout de suite, cet échange était ensuite répété dans l'autre sens, jusqu'à ce que Alex ait saisi le mot en question et le prononce correctement. Les différentes récompenses (noix, fruits etc.) étaient, quant à elles, aussi et toujours mentionnées à voix haute: » C'est juste, Alex! Tiens, voici une noisette! »
Non seulement, Alex savait bientôt identifier ou demander (en utilisant des formules du genre « Je veux... »), mais aussi refuser, trier et classer. Lors d'une démonstration télévisée, j'ai été éberlué à voir la scientifique lui montrer des objets et lui poser des questions telles quelles « Quelle couleur? » « Quelle forme? » « Lequel est vert? » « Qu'est-ce qui est différent? » Lequel est un carré ?» « Qu'est-ce qui est pareil? » ou « Combien? » En somme, des questions qui supposent non seulement l'acquisition active et passive d'un vocabulaire assez élaboré, mais aussi la compréhension de catégories plutôt abstraites comme celle d'identité ou de divergence. Et Alex, dans environ 80% des cas (ce qui est considéré comme résultat excellent par les chercheurs) de donner la réponse correcte: « vert », « carré », « le camion », « forme », « la clé », « couleur », « trois », et ainsi de suite. Le perroquet a donc non seulement appris à comprendre et utiliser des mots anglais mais aussi le fait que des objets de la même nature pouvaient différer sur plusieurs plans. On peut lui présenter un carré et un triangle en tissu vert et lui demander la différence, et, dans la même minute lui poser le problème inverse et le questionner sur le dénominateur commun de deux ronds de couleurs différentes, l'un en tissu, l'autre en bois.
Alex arrive même jusqu'au principe de la non-existence. Confronté par deux objets identiques et la question (idiote) « Qu'est-ce qui est différent? », il trouve la réponse correcte: « Rien »! Ce genre de difficulté est seulement maîtrisé par des enfants de trois ans, ainsi que quelques chimpanzés et dauphins, et ceci seulement après des années d'entraînement.
Le traité de Mme Pepperberg n'est pas seulement une gifle pour nos idées reçues au sujet des capacités intellectuelles d'animaux trop longtemps méprisés, mais aussi un chef-d'oeuvre de méthodologie scientifique qui démontre de façon magistrale que l'on peut très bien mettre en exergue des opérations mentales complexes (terme qu'elle préfère à des expressions controversées telles « introspection », « inconscient » ou « intelligence ») en utilisant des méthodes adéquates par rapport aux capacités en question. Sur ce plan, l'importance de l'interaction sociale dans l'apprentissage et aux tests s'est avérée cruciale; c'est là où réside l'autre part de l'énorme mérite de la scientifique.
*Irene Maxine Pepperberg: The Alex Studies. Cognitive and Communicative Abilities of Grey Parrots. Illustré, 434 pages. Cambridge,Mass.:Harvard University Press. $39.95




