Il y a ce perroquet qui arrive dans un bistrot et qui dit...

Il y a ce perroquet qui arrive dans un bistrot et qui dit...
Un ouvrage pionnier d'une biologiste de l'évolution sur les capacités de compréhension d'un oiseau donne une leçon de modestie au monde scientifique

Les recherches des dernières années ont démontré que bien des oiseaux possèdent des capacités de navigation ou de mémorisation bien supérieures à celles des humains. Une fauvette qui pèse moins de 20 grammes peut trouver la bonne direction de migration grâce à une boussole cérébrale même la nuit et par temps couvert. Une mésange ou un geai dissimulent leur nourriture dans des centaines, voire des milliers de cachettes qu'ils retrouvent même des mois plus tard. Or, jusqu'à maintenant, l'homme a toujours cru que ces facultés se basaient sur des automatismes innés et inconscients. Dans notre arrogance qui remonte à l'époque de l'Ancien Testament, nous nous croyons supérieurs aux animaux dans tous les domaines.
Depuis quelque temps, on savait aussi que des mammifères, tels les chimpanzés ou certains dauphins aient une intelligence cognitive qui équivaut, à certains égards, à celle d'un enfant en bas âge. Mais que même des oiseaux, dont le cerveau est très différent du nôtre dans sa structure, soient capables de communiquer non seulement entre eux, mais avec un être humain, avait toujours été réfuté par le monde scientifique.
Or, c'est justement ce que la psychologue et biologiste Irene M. Pepperberg de l'université de l'Arizona vient de documenter dans un ouvrage (r)évolutionnaire intitulé The Alex Studies.* La chercheuse y prouve également que des perroquets sont capables de résoudre des problèmes complexes qui supposent des mécanismes de compréhension sophistiqués.
Alex, vous l'avez deviné, c'est un jeune perroquet gris du Gabon de 25 ans (ces volatiles peuvent atteindre l'âge canonique de 80 ans) que Mme Pepperberg a sauvé en 1977 d'un vie ennuyeuse dans une oisellerie du Chicago. Après un peu plus de deux ans d'entraînement journalier, Alex savait reconnaître 300 objets, nommer et réclamer 30 (jouets ou nourriture), utiliser correctement des « étiquettes » du type bois, clé, etc., compter jusqu'à six, et distinguer plusieurs couleurs et formes géométriques (pentagone, triangle...). Il avait pu apprendre les rudiments du vocabulaire anglais avec Mme Pepperberg et, chose très importante, son assistant. Irene montrait des objets à celui-ci, qui prononçait le mot, après la question obligatoire « Qu'est-ce que c'est, Robert? », et portait à chaque fois l'objet à sa bouche. Si l'oiseau n'avait pas compris tout de suite, cet échange était ensuite répété dans l'autre sens, jusqu'à ce que Alex ait saisi le mot en question et le prononce correctement. Les différentes récompenses (noix, fruits etc.) étaient, quant à elles, aussi et toujours mentionnées à voix haute: » C'est juste, Alex! Tiens, voici une noisette! »
Non seulement, Alex savait bientôt identifier ou demander (en utilisant des formules du genre « Je veux... »), mais aussi refuser, trier et classer. Lors d'une démonstration télévisée, j'ai été éberlué à voir la scientifique lui montrer des objets et lui poser des questions telles quelles « Quelle couleur? » « Quelle forme? » « Lequel est vert? » « Qu'est-ce qui est différent? » Lequel est un carré ?» « Qu'est-ce qui est pareil? » ou « Combien? » En somme, des questions qui supposent non seulement l'acquisition active et passive d'un vocabulaire assez élaboré, mais aussi la compréhension de catégories plutôt abstraites comme celle d'identité ou de divergence. Et Alex, dans environ 80% des cas (ce qui est considéré comme résultat excellent par les chercheurs) de donner la réponse correcte: « vert », « carré », « le camion », « forme », « la clé », « couleur », « trois », et ainsi de suite. Le perroquet a donc non seulement appris à comprendre et utiliser des mots anglais mais aussi le fait que des objets de la même nature pouvaient différer sur plusieurs plans. On peut lui présenter un carré et un triangle en tissu vert et lui demander la différence, et, dans la même minute lui poser le problème inverse et le questionner sur le dénominateur commun de deux ronds de couleurs différentes, l'un en tissu, l'autre en bois.
Alex arrive même jusqu'au principe de la non-existence. Confronté par deux objets identiques et la question (idiote) « Qu'est-ce qui est différent? », il trouve la réponse correcte: « Rien »! Ce genre de difficulté est seulement maîtrisé par des enfants de trois ans, ainsi que quelques chimpanzés et dauphins, et ceci seulement après des années d'entraînement.
Le traité de Mme Pepperberg n'est pas seulement une gifle pour nos idées reçues au sujet des capacités intellectuelles d'animaux trop longtemps méprisés, mais aussi un chef-d'oeuvre de méthodologie scientifique qui démontre de façon magistrale que l'on peut très bien mettre en exergue des opérations mentales complexes (terme qu'elle préfère à des expressions controversées telles « introspection », « inconscient » ou « intelligence ») en utilisant des méthodes adéquates par rapport aux capacités en question. Sur ce plan, l'importance de l'interaction sociale dans l'apprentissage et aux tests s'est avérée cruciale; c'est là où réside l'autre part de l'énorme mérite de la scientifique.


*Irene Maxine Pepperberg: The Alex Studies. Cognitive and Communicative Abilities of Grey Parrots. Illustré, 434 pages. Cambridge,Mass.:Harvard University Press. $39.95
[ Ajouter un commentaire ] [ Aucun commentaire ]

# Posté le vendredi 24 février 2006 09:59

Modifié le mardi 10 juillet 2007 12:42

Pas besoin d'aller en Amérique pour voir des ours !

Pas besoin d'aller en Amérique pour voir des ours !
A trois heures de vol depuis la Suisse, on peut admirer des Ours bruns (Ursus arctos) sauvages à moins de vingt mètres!

La première fois que j'ai visité le petit hôtel des ours au Martinselkonen Eräkeskus dans le nord de la Finlande, à un kilomètre de la frontière russe, j'avais fait le déplacement en voiture. 3000 km de route pour arriver tout juste deux heures avant le dernier délai d'après mon inscription faite par courriel. Juste le temps de prendre une douche, regarder la finale de la coupe du monde de football à la télévision, manger...et, à 16 heures, hop, vingt minutes à travers la forêt en voiture, puis une petite demi-heure à pied jusqu'à une cabane en bois qui peut héberger une quinzaine de personnes. Le soleil de juin nous fait transpirer; heureusement que ma lotion anti-moustiques extra-forte fait de l'effet, car des moustiques, il y en a....

Le confort de la hutte n'est pas si rudimentaire que cela: des sièges de voiture montés sur des lattes, des lits pour 8 personnes, toilettes chimiques, café, sandwiches, et les voix de la grande forêt de Karélie sont transmises par haut-parleurs à l'intérieur de notre affût.

Pour attirer les ours qui viennent des immenses plaines forestières et lacustres russes, on leur livre chaque jour 150 à 250 kilos de déchets de saumon frais! Cela sent tellement bon que n'importe quel ours à 10 km à la ronde est tenté. Et lorsqu'on arrive à la cabane vers 17h, il se peut que le premier soit déjà là. C'est en général un ours assez jeune qui profite de l'aubaine avant que les gros spécimens arrivent. Lorsqu'il entend les humains approcher, il s'enfuit avec un soupir bovin...pour revenir un quart d'heure plus tard quand le bruit que nous faisions a cessé.

Peu après, le forêt commence à bouger de tous les côtés. Une maman ours débarque avec trois jeunes âgés de deux ans, deux bruns, un presque noir. Mais leur festin ne dure pas bien longtemps, car les premiers gros mâles arrivent, et ceci signifie danger pour les petits qui décampent à toute vitesse avec leur mère qui pousse des soufflements exacerbés. Or, on est surpris à quel point tout ce remue-ménage est silencieux. La saison des amours est terminée, l'hiérarchie entre les mâles bien établie, et tout au long de la soirée, on n'assiste qu'à une seule et brève escarmouche bruyante entre le no. 2 de la place et un nouveau venu de la même taille que notre guide Janni n'avait encore jamais vu. Mais il est vite remis à sa place, et tout le monde (on a déjà compté 9 ours différents en moins de deux heures) continue à se remplir la panse tranquillement.

Au lieu de m'installer au milieu de la première rangée des sièges, là où les ours n'ont pas laissé une seule feuille de végétation par terre, je prèfère la petite ouverture tout au fond, à gauche, depuis laquelle je peux prendre en photo tous ceux qui arrivent à travers la forêt, sur un tapis verdoyant de myrtilles. De toutes façons, la distance n'est pas un problème; certains ours passent à moins de dix mètres!

Tout d'un coup, tous les ours regardent dans la même direction pour ensuite prendre leur jambes à leur cou à toute vitesse. Car un immense mâle de 350 kilos approche à pas feutrés: le chef de la tribu. Son allure est impressionnante; il écarte les pattes avant en marchant (Janni appelle cela "le dégaine du cow-boy"), et son souci prioritaire ne semble pas être les filets de poisson mais le marquage de son territoire qu'il effectue en laissant un peu d'urine aux quatre coins de la place de nourrissage. Il mange très peu, et se repose pendant un bon moment en travers du chemin qui mène au parking (fallait pas venir à ce moment-là, même si le soleil de solstice est encore bien haut au-dessus de l'horizon!). Son visage comporte plusieurs cicatrices et balafres, souvenirs de combats acharnés au moment du rut. Il disparaît aussi discrètement qu'il était venu, et la forêt commence à revivre: les autres ours reviennent petit à petit, les plus gros on le toupet d'uriner à leur tour là où le patron avait laissé ses marques. Les caméras vidéo ronronnent, les appareils reflex claquent, les animaux n'en ont cure; ils ont l'habitude de ces bruits entre début mai et le 10 août, moment de la fermeture de la place.

En effet, comme il reste plus de mille ours en Finlande, la chasse est toujours permise, même si les nemrods ont de la peine à tirer si ce n'est la moitié du nombre de bêtes que le plan de chasse leur permet de tuer. Les ours savent qu'ils sont plus tranquilles de l'autre côté de la frontière, à des dizaines de kilomètres de la première route forestière russe, et on ne les voit plus à partir de septembre. En fait, une rencontre avec un ours est très peu probable. Markku, l'initiateur du nourrissage des ours, avait été garde-frontière pendant une trentaine d'années au cours desquelles il n'en avait vu que trois! Et jamais en 10 ans de nourrissage a-t-il croisé un des plantigrades sur la route qui mène vers l'affût, jamais il y a eu un problème avec les touristes qu'il y a emmenés avec Janni. Ce qui n'est pas le cas chez les ours des Balkans et des Carpathes que l'on peut aussi venir observer contre monnaie sonnante et trébuchante, et qui sont régulièrement responsables d'accrochages divers avec la gent humaine, car trop habitués à leur présence.

Le soleil disparaît derrière les arbres; on est juste au sud du cercle polaire et il n'y a pas de soleil de minuit. La lumière devient trop faible pour photographier, ce qui nous permet - nous ne sommes que quatre aujourd'hui - de gagner quelques heures de sommeil avant d'être réveillés par les cris des corbeaux, goélands et mouettes qui reviennent à l'aube pour finir les restes à côté de deux jeunes ours qui n'osaient pas participer à la fête tant que les gros seigneurs de la forêt étaient présents. En tout et pour tout, j'arrive à identifier sur mes enregistrements vidéo 15 ours différents, un chiffre exceptionnel, comme m'assure Janni. Mais il ne lui arrive en moyenne qu'une fois par saison de rentrer bredouille; les 160 Euros que coûte l'expédition, repas et hôtel compris, seront alors (en partie) remboursés. A moins que l'on préfère profiter d'une deuxième nuit gratuite. J'ai visité cet endroit trois fois, toujours en juin/juillet, et je n'ai jamais vu moins de 9 spécimens. Seule frustration: je n'ai pas eu la chance de voir un des 150 loups finlandais ou le rare glouton qui visitent parfois la place.

Il nous faut attendre une heure après le départ du dernier ours pour regagner l'hôtel où un petit-déjeuner royal (avec du saumon fumé...!) nous attend avant que nous passions le reste de la matinée dans nos lits à rattraper le manque de sommeil, sans cris de corbeaux, sans craquements d'arêtes...et sans moustiques!


Pour réserver, contactez
Martinselkonen Eräkeskus, Ruhtinsalmi, Finnland, tél. 00358 8 736160 (connaissances d'anglais indispensables...)
E-Mail: martinselkosen.erakeskus@co.inet.fi,
Descriptif illustré sur Internet:
www.martinselkosenerakeskus.com

Martinselkonen se trouve à 30 min. de route de Juntusranta , commune de Suomussalmi, à 1 km de la frontière. Aeroports les plus proches
(1 1/2 - 3 h de route): Oulu, Kajaani, Kuusamo.

Ein Artikel über das gleiche Thema auf Deutsch in der NZZ:

http://www.nzz.ch/2006/02/23/to/articleD162B.html
[ Ajouter un commentaire ] [ Aucun commentaire ]

# Posté le vendredi 24 février 2006 08:24

Modifié le lundi 16 juillet 2007 10:56

Les cigognes migrent sur Internet pour mieux échapper aux dangers qui les guettent sur leur route

Les cigognes migrent sur Internet pour mieux échapper aux dangers qui les guettent sur leur route
Des chercheurs équipent des
oiseaux d'émetteurs électroniques pour
mieux évaluer les dangers de la migration

Mercredi 23 août 2000
«Max», né l'année dernière à Altreu (SO), a passé l'été à manger des déchets
ménagers sur une décharge publique près de Madrid. Il a déjà entamé son retour
vers le Sud et se trouve dans la région de Meknès au Maroc. Dominique, né ce
printemps à Damphreux (JU), se trouve à Lleida, à l'ouest de Barcelone. Marie, née
en avril à Ungersheim en Alsace, y est retournée après un petit tour vers Dijon. Son
compagnon Francis attend en ce moment à Gibraltar. Robert, né à Avenches,
séjourne à Montpellier, accompagné de la soleuroise Lise. Son frère Werner, plus
rapide, se trouve déjà au sud de Valence.
Et c'est qui, tous ces bébés voyageurs? Comme tout un chacun peut désormais le
vérifier chaque jour sur le site Internet du Musée d'histoire naturelle de Fribourg, il
s'agit de cigogneaux qui ont été munis d'une balise Argos dans le cadre du
programme international SOS Cigognes, auquel le musée collabore avec la Société
suisse pour la cigogne blanche. Après Max en 1999, 25 autres adolescents, dont 4
romands, ont été équipés d'un mini-transmetteur de 58 grammes (fixation
comprise) grâce auquel on peut suivre leurs déplacements jusqu'au sud du Sahara
à quelques centaines de mètres près. La précision de leur localisation, dit Adrian
Aebischer, du musée de Fribourg, dépend de multiples facteurs. Tension de
l'accumulateur solaire de la balise, position du satellite récepteur, nombre de
signaux captés, conditions météorologiques.
Tous les soirs, les données recueillies par le Centre national d'études spatiales à
Toulouse sont analysées et reportées sur une carte géographique que le grand
public peut consulter quotidiennement en visitant le site du musée. Mais cette
recherche coûteuse n'a pas été lancée uniquement pour satisfaire la curiosité des
internautes ornithophiles. La cigogne blanche avait cessé de nicher en Suisse en
1950. On a pu la réintroduire en une dizaine d'endroits, dont deux en Suisse
romande. La grande sécheresse au Sahel, son quartier d'hiver principal, est
terminée. Et, cette année, plus de 150 couples se reproduisent à nouveau chez
nous, mais avec un succès encore mitigé. Trop d'espaces humides naturels ont
disparu. Notre agriculture utilise toujours trop de pesticides et bon nombre de
couples ne trouvent plus assez de nourriture pour mener à bien une nichée chaque
année. Mais le plus grand problème reste la première migration des jeunes vers
l'Afrique. Nombreux sont les dangers qui les guettent: ils sont abattus par des
chasseurs. Ils se cassent les ailes contre des câbles et des lignes à haute
tension, ou sont électrocutés en se posant sur des pylônes mal isolés. Le
positionnement précis des oiseaux permet maintenant à des équipes mobiles de
chercheurs de suivre leurs protégés à la trace, de répertorier les problèmes
observés sur les sites d'escale et de repos, ainsi qu'au cours de la migration, et de
chercher des solutions. On espère alors pouvoir réduire de manière substantielle
ces facteurs négatifs responsables de l'hécatombe au cours de la jeunesse. Une
première source de mortalité jusqu'ici ignorée vient d'être identifiée. Le 15 août, les
naturalistes accompagnateurs remarquèrent que deux des cigognes qui avaient
passé la nuit perchées sur un château d'eau dans l'ouest de la Camargue n'étaient
pas parties avec le reste du groupe! Les signaux venaient toujours du château
d'eau! Quel ne fut pas leur étonnement lorsqu'ils découvrirent 13 oiseaux qui
flottaient... à l'intérieur du bassin sans pouvoir en sortir! Heureusement, on a pu
sauver le groupe entier, mais il faudra discuter avec les propriétaires de telles
installations pour prendre des mesures adéquates. Deux autres mauvaises
nouvelles viennent de tomber: les cigognes Sarah et Fürio sont mortes après être
entrées en collision avec des câbles à haute tension.
Accessoirement, les scientifiques pourront aussi mieux évaluer les itinéraires des
oiseaux, la durée des étapes et la vitesse de la migration. Ainsi, nous savons par
exemple que Max, au lieu de traverser le Sahara, s'est contenté l'hiver passé de
bourlinguer dans le Maghreb de fin août jusqu'au 21 avril, pour passer les quatre
mois suivants dans le centre de l'Espagne avec un groupe de 800 autres oiseaux non nicheurs.

Site Internet du Musée d'histoire naturelle de Fribourg: www.fr.ch/mhn/cigognes
[ Ajouter un commentaire ] [ Aucun commentaire ]

# Posté le jeudi 23 février 2006 12:46

Modifié le lundi 16 juillet 2007 10:56

Rencontre avec un fantôme de nos rivières, la Loutre

Rencontre avec un fantôme de nos rivières, la Loutre
La loutre d'Europe serait en augmentation... sauf en Suisse. Espoirs et réalités se confrontent.


Les bancs de brouillard entre les îles de Fetlar et Unst dans l'archipel des Shetland se dissipent petit à petit. Je me trouve sur une plage de galets recouverts de goémon, à la pointe septentrionale du Royaume Uni. Quelques phoques gris se prélassent sur les rochers qui émergent à marée basse et laissent entendre leurs cris lugubres. Le vent s'est tu, la mer est lisse comme un miroir. Une famille d'orques polaires, chasseurs de phoques de l'Arctique, passe à l'horizon. Soudain, quelque chose qui ressemble à un dos courbé de serpent de mer fend la surface de l'eau et redisparaît. Quelques secondes plus tard, je vois resurgir un museau arrondi qui s'approche à toute allure de l'endroit où je suis assis. Je n'arrive pas à croire à la chance que j'ai: c'est une loutre qui sort de l'eau et commence à croquer un poisson de toutes les couleurs de l'arc-en-ciel! En ignorant avec superbe l'intrus qui se trouve à cinq pas d'elle. J'entends les arêtes craquer sous ses dents acérées, réussis à voir sans jumelles ses pattes avant manipuler avec dextérité la carcasse de sa proie qui diminue vite de volume. Quelques minutes plus tard, elle est rassasiée et commence à se rouler dans les algues comme un petit chien sur une pelouse. Ce qui a l'air d'un jeu ou d'une simple expression de bien-être est en revanche un toilettage de sa fourrure, indispensable pour la maintenir imperméable. Je prends quelques photos, la bête ne réagit guère quoiqu'elle soit parfaitement au courant de ma présence. Finalement, comme pour marquer le coup, elle s'approche jusqu'à deux mètres, trop près pour mon téléobjectif, et me lance quelques aboiements agacés avant de replonger dans son élément. Peu après, je la vois près d'un phoque, en train de casser la carapace d'un gros crabe ramené du fond de l'eau.
Une loutre! Pendant les années 30, le célèbre Robert Hainard avait mis cinq ans d'affût pour pouvoir faire un croquis rudimentaire de deux ombres qui gambadaient nuitamment sur un banc de gravier dans le lit du Rhône en aval de Genève. En 1946, il en trouva une autre, sur l'Aubonne. Hélas, cet animal attrayant, véritable bio-indicateur des cours d'eau restés naturels et propres, a totalement disparu des lacs et rivières suisses depuis 1989, lorsqu'on a découvert les dernières traces sur la rive. Victime d'une campagne d'éradication officielle et sans merci, la loutre est certes protégée depuis 1952, mais déjà dans les années 70, il ne restait plus qu'une petite vingtaine sur le territoire national. Une tentative de réintroduction dans la Singine fut un échec. Douze ans plus tard, plus aucune trace des animaux. Le “ Groupe loutre ” , chargé de recréer une population viable en Suisse, cesse ses travaux en 1990, objectif étant devenu “ inatteignable ”. En effet, la pollution des rivières, surtout par des organochlorés (PCB), avait atteint des niveaux intolérables pour une espèce aussi sensible, située tout en haut de la chaîne alimentaire. En outre, comme dit l'ancien président de Pro Natura Genève François Dunant, spécialiste des mustélidés, “ Il est devenu quasi impossible de trouver une rivière qui donne la tranquillité nécessaire à cet animal farouche sur un tronçon d'une quinzaine de kilomètres ”. Mais à l'étranger, certains indices laissent entrevoir un petit espoir. En Angleterre, France et Allemagne, la loutre a regagné du terrain, de manière naturelle ou par une réintroduction massive (180 bêtes en Grande-Bretagne). En ce moment, elle se dirige vers l'est de ses bastions ancestraux dans le Massif central. En Alsace, on envisage également des mesures de réintroduction. Mais chez nous, remarque Jean-Marc Wéber du KORA (Projet de recherches coordonnées pour la conservation et la gestion des carnivores), même si la pollution diminue, même si la loutre arrive à s'habituer à la surfréquentation des berges et des plans d'eau, “ vu la diminution de la biomasse de poissons observée depuis quelques années, une réintroduction serait vraisemblablement vouée à l'échec”. Il s'agira donc de réduire de manière drastique certaines formes de pollution de nos cours d'eau, de récréer des méandres et berges naturelles à la place des canaux bétonnés qui sillonnent nos paysages “ propres-en ordre ”, de renoncer à la surpêche et à l'utilisation de certains milieux humides pour les loisirs. Ceci coûtera très cher, non seulement en termes d'argent, mais surtout en mesures de conservation qui risquent d'être quelque peu impopulaires. Nous devrons choisir entre un paysage aseptisé et une nature diversifiée. Qui a son prix.


Où on peut voir des loutres: dans certains zoos comme au Dahlhölzli à Berne, au Parc des cigognes et des Loutres à Hunawihr/Colmar en Alsace.

Pour en savoir plus.
Sur le net: www.cigogne-loutre.com.
Excellent dossier dans La Salamandre, novembre 2000.


Légende de la photo:
La loutre se roule dans les algues pour imperméabiliser son pelage; pas de coquetterie mais question de vie et de mort.
[ Ajouter un commentaire ] [ Aucun commentaire ]

# Posté le jeudi 23 février 2006 12:07

Modifié le lundi 16 juillet 2007 10:56

Etrange manège d'un couple de Gravelots pattenoire (G. à collier interrompu, Charadrius alexandrinus) autour d'un nid d'Huîtrier-pie (Haematopus ostralegus).

Etrange manège d'un couple de Gravelots pattenoire (G. à collier interrompu, Charadrius alexandrinus) autour d'un nid d'Huîtrier-pie (Haematopus ostralegus).
Divers éthologues comme N.TINBERGEN ont fait des expériences avec des Grands Gravelots (KOEHLER et ZAGARUS 1937), Huitriers-pie (N.TINBERGEN) et Goélands (F.GOETHE) pour décrire leur mécanisme inné de "reconnaissance des œufs". Les oiseaux ont été confrontés à un choix entre leurs propres œufs ou
- une couvée avec un nombre d'œufs plus élevé
- un œuf géant,
- ou des œufs à coloration plus contrastée.
-
Dans chacun des cas, les oiseaux délaissaient la plupart du temps leur propre nid et incubaient les leurres qui se trouvaient, bien entendu, à proximité immédiate de leur nid. Mais ce comportement n'avait, à ma connaissance, jamais été observé dans une situation spontanée en nature, hors expérience.

Lorsque j'étais étudiant, de 1971 à 1976, j'étais garde-faune dans la réserve ornithologique de Wangerooge (-Ouest), une île en Frise orientale (Allemagne). La plus grande partie de la réserve est constituée de prés et de marais salants, ainsi que d'étendues de sable et de coquillages, à l'extérieur des digues, parfois envahis par les grandes marées, ce qui peut détruire tous les nids des 4 espèces de Sternes, Grand Gravelots, Gravelots pattenoire, Huîtriers-pie, Chevaliers gambette, Avocettes, Mouettes rieuses et autres espèces.

Un jour de juillet 1971, j'avais installé un affût à 8 - 9 mètres d'un nid d'Huîtrier-pie pour prendre quelques clichés. L'Huîtrier est une espèce commune sur cette île et assez confiante. Quel était en revanche mon étonnement, lorsque 10 minutes à peine après l'installation de l'affût portable, un mâle de Gravelot pattenoire s'installa sur les énormes œufs des Huîtriers pour les couver tant bien que mal! Il avait en effet beaucoup de peine à recouvrir les 3 œufs avec son ventre et ses ailes. Ensuite, environ une demi-heure plus tard, l'oiseau fut relevé par la femelle qui couva à son tour jusqu'à ce qu'enfin un des Huîtriers essaya et réussit à la chasser de son nid. Or, le grand oiseau n'avait pas compté avec l'étonnante détermination du Gravelot mâle qui passa à l'attaque et parvint à chasser le ou la propriétaire des œufs pour reprendre aussitôt la couvaison.

Ce manège se répéta plusieurs fois au cours de la journée et dura au moins trois jours, pendant lesquels nous observâmes les faits et gestes des oiseaux à bonne distance avec nos télescopes. Finalement, nous trouvâmes le nid vide avec un couple d'Huîtriers conduisant des poussins à une centaine de mètres de l'endroit. Etait-ce la famille en question? Etait-ce un des nombreux autres couples voisins ? Nul ne le sait. En tout cas, nous trouvâmes peu après un (autre?) couple de Gravelots pattenoire qui couvait leurs propres œufs à moins de 30 mètres du nid des Huîtriers, mais à un endroit invisible depuis là où j'avais installé mon affût auparavant.

Plusieurs hypothèses s'offrent pour expliquer ce comportement étrange.

1. Les Gravelots étaient tombés par hasard sur les œufs des Huîtriers qui s'étaient brièvement absentés à cause du dérangement occasionné par l'installation de l'affût. Réagissant au stimulus supra-normal (terme utilisé dans la traduction du livre de TINBERGEN) des oeufs énormes des Huîtriers, ils les avaient donc adopté comme objet de remplacement. Ils obéissaient alors probablement à cet instinct qui les poussait à couver tout ce qui ressemblait un tant soit peu à leur propres œufs, mais à échelle plus grande. Il est vrai que les oeufs de ces deux espèces se ressemblent énormément, mis à part leurs dimensions.

2. Ou bien, les Gravelots avaient été amenés à ce comportement aberrant qui se produit parfois chez des oiseaux en situation de conflit (difficulté de prendre une décision face à une menace, une situation incompréhensible pour eux ou un rival potentiel) et qui les pousse à se comporter de manière plutôt excentrique (déplacements d'objets divers à l'aide du bec, faire semblant de se nourrir ou de se nettoyer le plumage), actions appelés "Übersprunghandlung" par les Ethologues germanophones.

Il est dommage que nous n'ayons pas été présents au moment où les poussins ont quitté le nid, l'éclosion (si éclosion il y a eu...) ayant dû se produire pendant la nuit après le 3ème jour de nos observations. Il aurait été intéressant de voir si les Gravelots avaient essayé de couver un, voire plusieurs des poussins. A moins que les œufs de nos huîtriers aient simplement été dérobés par un des nombreux prédateurs sur l'île (Goélands argentés, Corneilles noires, chats haret, Hérissons, Rats surmulot....).


(Photos dans l'album "gravelots-huitriers" sur
http://spaces.msn.com/lutzluecker )


Bibliographie:
TINBERGEN, N.(1953) : L'étude de l'instinct. Paris p.71-73

TINBERGEN, N. (1948): The Study of Instinct, Oxford



Lutz Lücker - 5,Fort-Ecluse - 1213 - Pt.-Lancy
[ Ajouter un commentaire ] [ Aucun commentaire ]

# Posté le jeudi 23 février 2006 07:11

Modifié le lundi 16 juillet 2007 10:57