Le 14 avril 1991, je redescends de la montagne du Bargy, en Haute-Savoie, où j'ai essayé, à l'aide d'un magnétophone, de rechercher (une fois de plus en vain) la Perdrix bartavelle. Soudain, à environ 1500 m d'altitude, dans un alpage parsemé d'érables, deux Pics noirs s'envolent presque devant mes pieds pour se poser à 30 m dans un érable. Ils me regardent pendant quelques instants et regagnent ensuite un autre arbre qui se trouve 200 m plus loin. J'ai donc l'occasion de déballer mon magnétophone, de rechercher mon enregistrement de Pic noir, et de le repasser. Cet enregistrement est composé du tambourinage ainsi que des quatre types de cris habituels du Pic noir, à savoir:
1 ° le krukrukrukrukrukrukru, émis en général en vol;
2° le klieuh plaintif qu'il émet quand il se pose, et qui, selon GÉROUDET(1), exprime une inquiétude ou une excitation modérée;
3° le klicka (ou klatiu) répété qui (toujours d'après le même auteur) signale la crainte, l'embarras ou gui doit alerter ses congénères;
4° la répétition des 20 à 30 syllabes kouikouikouikouikoui... qui est considérée comme le chant nuptial proprement dit.
La réaction des deux pics est étonnante. Au lieu de répondre ou de s'approcher comme d'habitude, tous les deux commencent à tressaillir nerveusement, agitent les ailes et la queue, allongent et balancent leur cou de manière saccadée. C'est une véritable «danse de Saint- Guy» qui dure environ trois à quatre secondes pendant lesquelles les pics restent toujours accrochés de chaque côté du tronc, à la même hauteur, mais sans se voir. Ensuite, ils demeurent absolument immobiles, en fixant l'arbre derrière lequel je me cache. Quand je réitère mes appels, le même scénario se répète maintes fois: tressaillements pendant quelques secondes, station figée ensuite. Si j'attends seulement dix à vingt secondes entre deux appels, il n'y a aucune réaction et les deux oiseaux restent de marbre. Si, en revanche, j'attends une minute ou deux, leur danse étrange recommence.
Aucune émission vocale n'est entendue ce jour-là, et je quitte les lieux, laissant derrière moi les pics immobiles comme des statues.
Le 12 mai à 10 heures du matin. Je m'arrête à environ 400 m du petit bois de 2 ha, composé d'épicéas et de hêtres, où plus tard je trouverai par hasard la loge des pics. Je mets en marche le magnétophone et n'attends que quelques secondes pour avoir les deux pics à 20 m sur la même branche d'un gros érable. Cette fois, tous deux sont très bruyants et émettent tout le répertoire des cris évoqués plus haut, ainsi qu'un cri que je n'avais jamais entendu auparavant, un «wiou, wiou» flûté, un peu comme un Canard siffleur (Anas penelope), toujours émis après le cri du genre klatiu (type 3) et qui semble une contraction de ce cri. Malgré ma présence visible,ils vont jusqu'à s'accoupler sur leur branche, mais ils disparaissent après quelques instants dans le bois d'où ils étaient venus. Sur un épicéa mort, le mâle commence ensuite à tambouriner pendant un bon moment, et les deux (la femelle me paraissant encore plus loquace que son conjoint) continuent à me répondre sur tous les registres, en se déplaçant entre les bois et les autres arbres de l'alpage. Toutefois, m'ayant vu, ils ne s'approchent plus à moins de 100 m. Ils expriment néanmoins leur embarras en simulant une quête de nourriture, donnent de violents coups de bec en l'air, ainsi que sur les troncs et branches où ils se posent; ils descendent aussi à terre en feignant de rechercher des fourmis et autres insectes même là où il n'y en a pas: les mottes de terre volent loin! Le spectacle est insolite et captivant. Mais comme je crains que les pics ne soient au début de la ponte, je préfère partir après trente minutes.
Le 26 mai, nous passons à 8 h près du bois des pics. A mes premiers appels, aucune réaction. Un quart d'heure plus tard, en revanche, nous entendons le krukrukru d'un pic en vol. Je déclenche mon appareil, et voilà que le mâle apparaît immédiatement pour se poser dans un autre bois, à environ 600 m de son nid. Il nous offre l'étalage de toute sa gamme sonore, mais la femelle reste invisible. Nous en concluons qu'elle couve et continuons notre route. Au retour, à 15 h, notre chemin nous amène à traverser le bois où habitent les pics. A nos appels, le mâle vient tout de suite mais garde ses distances, répond, tambourine. Au contour du sentier, nous repérons la loge des pics, dans un hêtre un peu plus en contrebas, à la hauteur de nos yeux, avec des copeaux frais au pied de l'arbre. Nous nous éloignons immédiatement tandis que le mâle continue à chanter et à se montrer; mais la femelle, tout comme le matin, reste dans le nid.
Le 9 juin, nous passons une fois de plus dans le petit bois pour aller observer des bouquetins plus haut. A 30 m de la loge du pic, je tente quelques appels du magnétophone. Immédiatement, la tête du mâle apparaît dans le trou de la loge. Il nous voit et s'envole en criant, se pose plus loin sur «son» épicéa et tambourine, mais pas longtemps et discrètement. Il ne chante plus, ne se déplace plus, et nous ne voyons pas non plus sa compagne. Nous nous cachons 400 m plus loin, mais il n'y a plus de réponse. Les pics nous ont aperçus et évitent soigneusement de nous donner une deuxième preuve de leur présence, voire de l'emplacement de leur nid. Nous pensons que leurs poussins pourraient être juste éclos et préférons les laisser tranquilles...
Je détaille ici ces notes pour montrer combien le comportement de ces oiseaux peut différer selon la phase de leur période nuptiale. Les cris du Pic noir sont d'ailleurs d'une telle variété, tant sur le plan du «vocabulaire» que du point de vue de l'intensité et de l'intonation, que l'on peut aisément avoir l'impression d'un vrai langage.
J'aimerais toutefois mettre en garde les amateurs contre un usage prolongé et abusif de la repasse. Il faut à tout moment rester le plus discret possible et surtout adapter la longueur de cette intervention, somme toute assez troublante pour les oiseaux, aux circonstances et à la phase de reproduction pour ne pas mettre celle-ci en danger. Personnellement, je ne connais pas de cas d'abandon du territoire d'une espèce d'oiseau quelconque suite à un essai de repasse, mais les observations ci-dessus nous montrent à quel point les réactions peuvent être surprenantes et bizarres. Donc: prudence!
Lutz LÜCKER 5 ch. du Fort-de-l'Ecluse CH-I213 Petit-Lancy
1. Géroudet P.: Les Passereaux - 1: Du coucou aux corvidés. Neuchâtel 1961.